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face à tout ce qui se dérobe
(par J-P Gavard-Perret)

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expos passées
Adrianna Wojcik
face à tout ce qui se dérobe


« Chercher sous la diversité des images l’unité d’une œuvre est toujours intéressant. Surtout lorsque l’artiste affronte les trois genres majeurs de la peinture : le paysage, le portrait et la nature morte. Au fil du temps de création Adrianna Wojcik les alterne. Toutefois sa figuration reste très particulière et identifiable. Elle se distancie de l’habituelle représentation du réel. Elle ne le peint jamais d’après nature mais selon le libre cours de son imaginaire pour mieux réintégrer l’espace figural selon ses propres normes. Son souci essentiel reste de s’affronter avec la matière peinture dans sa capacité de suggestion et non de représentation.
Il faut dès lors parler plus justement de « re-présentation » en une quête de tout ce qui se dérobe. A savoir et par exemple d’une part l’espoir au sein des portraits induits non par des modèles mais par la crise qui parcourt le monde occidental, d’autre part la disparition dans ses natures mortes. S’y empilent des objets qui n’ont déjà plus cours ou sont en voie de relégation : la machine à écrire, le téléphone fixe ou les livres que l’artiste empile dans ses toiles de manière de plus en plus rageuse et incisive. Mais les animaux et les paysages aussi répondent aux mêmes injonctions implicites : des vaches – qui possèdent encore des cornes, ce qui n’est plus le cas dans les exploitations modernes où elles sont systématiquement sciées - aux territoires de montagne qui peu à peu se voient investis de remontées mécaniques.
Adrianna Wojcik invente une métaphore subtile de tout ce que l’on quitte de force bien plus que de gré : le travail, les objets de mémoires ou de ressourcement. Surgit en conséquence une poésie délétère et magique. Mais elle ne se laisse pas saisir au premier coup d’œil. Et dans ses dernières œuvres plus automnales souvent l’artiste va jusqu’à peindre l’absence et la disparition. D’un tilleul étêté elle ne peint pas ce qu’il en reste mais – et dans une forme de tachisme - tout ce qui a été supprimé. Le narratif et le romanesque plastiques provoquent donc une jonglerie perceptive et intellectuelle entre différents niveaux de « fictions » et de références. De telles peintures ne sont plus de simples miroirs "promenés le long d’une route" comme l’écrivait Stendhal. La peinture double, dédouble le réel. Le narratif vise à constituer un contre-monde face au réel. Les passerelles existent. Elles sont même nombreuses mais demeurent toujours construites selon des lois paradoxales. Ce qui apparaît semble exister encore mais n’existe pas. Ou plus.
Répétons-le la peinture ne représente plus : elle présente. Sa référence n’est pas la ressemblance. Un personnage peint ne ressemble pas à un modèle, mais à lui-même. Il est édifié à l’aide de mince couche de blanc et de noir. Tête baissée on ne perçoit que son crâne. Il « recouvre » le visage et s’articule dans le rectangle de la toile afin de signifier la séparation qui écarte la silhouette de ses espoirs. A l’inverse les triptyques paysagers déclenchent un mouvement de retour qu’il faudrait pouvoir prolonger et que la peinture abstrait par sa mécanique optique.

Dans son lieu de surface la peinture d’Adrianna Wojcik joue contre nos défauts de mémoire. Elle inscrit une durée par les propriétés et les rapports de formes et de couleurs. Si bien que de tels tableaux portent en eux la propriété d’appeler d’autres images. Pour tenir les milliers de pages de sagesse et de poésie l’artiste a eu par exemple l’idée de retenir le livre afin que le principe de lutte contre la perte soit le plus puissant. En cette quête implicite chaque œuvre devient un des éléments d’un ensemble d’échos à la profonde unité et où comme l’écrivait Baudelaire « les parfums, les couleurs et les sons se confondent » entre - et pour rester avec lui - « spleen et idéal ».
Il convient donc de prendre le temps de regarder de telles œuvres pour en comprendre les échos. La puissance des tableaux n’est pas uniquement événementielle ou référentielle, elle parle de l’être, de son rapport à lui-même et au monde comme chaque fois qu’il existe de la « vraie » peinture. Implicitement Adrianna Wojcik multiplie les mises en abyme. Elles n’épargnent aucun élément visuel. Lieux, objets, animaux, personnages, formes, couleurs, fragments d’intrigue reviennent à mettre en œuvre un cheminement. Ce cheminement obéit à la fois à un principe strict mais demeure nécessairement différent d’une toile à l’autre. L’ensemble crée un plaisir et une inquiétude. L’été, l’automne, l’hiver, les extérieurs comme les intérieurs inventent divers types de répliques face à tout ce qui se perd.
Ayant commencé à peindre en sa prime jeunesse dans l’atelier de sa mère, l’artiste a compris très vite que pour elle la peinture ne serait jamais l’illustration d’une thèse. Certains en trouvent une et, satisfaits, ils la peignent. Pas Adrianna Wojcik. Elle sait que cela n’engendrerait qu’un principe d’arrêt. La peinture mérite l’impulsion. Elle ne se crée qu’en avançant dans l’inconnu et elle pourrait faire sienne la phrase de Joyce : « Il y a des choses qu’on pense. Je ne parle pas d’une pensée, mais de ces choses qu’on pense à un moment donné qu’il faut arriver à exprimer dans le même temps qu’il y a des contradictions et qu’on est contradictoire ».

D’où la présence - entre autres - de diverses modalités d’approche dans les « images » de l’auteur. Toutes tentent dans leur hybridation du figuré et de l’abstractif, de l’impressif et de l’expressif la saisie d’une pensée à sa source inconsciente. La peinture est là non pour dévorer le monde mais afin de tenter de montrer ce qui se passe et ce qui s’efface des vies et des mémoires. Peindre c’est donc toujours avoir la passion de l’origine et essayer d’atteindre un fond. Celui qui, face à la disparition, est toujours le commencement. »


Jean-Paul Gavard Perret
décembre 2012
 
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